jeudi 12 octobre 2006

Real Politik

Je reviens tout juste de trois jours de boulot dans un pays très moyennement démocratique mais plutôt riche. Le fric, c'est cool, pour ceux qui en doutaient, ça permet de se racheter une réputation, à coup de gros contrats avec des pays sains et démocratiques comme le nôtre (toute l'ironie que vous pourriez éventuellement déceler dans cette phrase est bien sûr purement fortuite et n'engage aucunement la responsabilité de l'auteure qui n'a pas du tout envie d'avoir de soucis avec un éventuel prochain président de petite taille aux méthodes expéditives. La France je l'aime et je ne la quitte pas, s'il vous plaît monsieur).

En tout cas, voilà une mission comme je les aime : loin du bureau, dans un pays méconnu des touristes, collée au terrain.
Le problème c'est que j'ai le cerveau sélectif. J'oublie pourquoi je suis là, toute à mon excitation de la découverte, et, soyons fous, disons même l'aventure.

Mon directeur général m'a durement rappelée à la réalité. Business is business. On est là pour avancer sur la signature d'un contrat. Même qu'on rencontre, entre autres, une haute personnalité du gouvernement le lendemain. En plus il semblerait que je ne sois même pas là pour faire la potiche silencieuse et accompagnante et que j'aie à m'exprimer.

Une bonne occasion de me la péter, si j'arrive à filtrer le bordel dans mon cerveau et que je garde à l'intérieur le flot de connerie qui m'envahit en situation de stress.

Un exemple pour vous donner une idée de mon incapacité à contrôler ma connerie : je suis capable, devant des dignitaires musulmans, d'assurer un super show sur ma boîte et l'extraordinaire palette de compétences que nous pouvons mettre à leur disposition (s'ils aboulent le fric), et une fois la tension relâchée, en leur disant au revoir, de leur proposer un café (en période de ramadan), et d'enchaîner avec un enthousiaste : 'Joyeux Noël à vous aussi !'. Evidemment, je m'entends prononcer ses idioties, mais il est trop tard pour rattraper le coup. J'ai de la chance de n'avoir déclenché jusqu'ici que des rires gênés.

Dans le pays légèrement autoritaire où je me trouve, j'aimerais éviter ce genre de connerie non diplomatique.

Toujours optimiste (mais un peu moins quand même. Et si j'appelais ma môman pour lui dire que je l'aime ?), j'essaye d'en savoir plus sur le profil de notre interlocuteur du lendemain.
Grossière erreur, il ne faut jamais poser de questions quand on ne souhaite pas entendre la réponse.
L'homme en question a dans son CV une solide expérience de décisionnaire dans les services secrets. Avec son sourire un peu moqueur, mon DG précise que demain, je serrerai une main tâchée de sang.

Après une sympatique nuit aux doux rêves à la sauce Midnight Express, arrive l'heure du fatidique rendez-vous.
L'homme en question ferait passer tous les pires méchants du cinéma hollywoodien pour d'aimables bisounours. Un charisme comme je n'en ai jamais vu. Un regard de tueur, pour le peu que j'en ai vu (trop occupée à recompter mes doigts de pieds à l'intérieur de mes chaussures). Un regard que je n'oublierai jamais je crois.
Je lui ai serré la main. Elle était humide. Ce n'était pas du sang, j'ai vérifié.
Je n'ai pas ouvert la bouche, trop heureuse d'être la potiche inutile de service (Dieu bénisse le sexisme. Oui, je crois même en Dieu dans ces moments là).

Je ne sais pas si un contrat se signera. J'ai pris une bonne claque (disons un 38 tonnes de plein fouet pour être plus juste). Le monde n'est pas rose. Le business prend le pas sur la morale.
C'est pas nouveau, on est d'accord. Mais être, à mon niveau ridiculement infime, actrice de ce système me rend vaguement nauséeuse.

Les joies de la Real Politik.

5 commentaires:

Anonyme a dit…

C'est tout à ton honneur d'en parler.. pas facile de concilier ses idées et les nécessités de la vie. Cela dit, c'est déjà pas mal d'avoir assez de recul pour prendre conscience de tout ça.

Unknown a dit…

Tu résumes parfaitement le paradoxe de notre génération...

Fyfe a dit…

Pomme, je me console avec l'argument type de la lâcheté : "si c'est pas moi qui le fait, d'autres avec moins de scrupules le feront à ma place"...
Merci pour ce petit mot gentil !

Chick, notre jeune génération finira aussi désabusée que les précédentes, sans doute... Je suis plutôt contente que les idéaux de mes 18 ans continuent de me tarabusquer ;-)

Anonyme a dit…

Pour avoir serré (ou "m'être fait broyé") la main par des gens tout aussi peu recommendables que ton interlocuteur -versant cocorico, cependant-, je comprends ton ressentiment (c'est de la dissonance cognitive, me sussure mon chat psy).

Dur de se positionner face à tout ça lorsqu'on sait que le moindre pet de travers peut créer un cyclone entre les murs de l'entreprise...

Mais bon, d'un autre côté, vu comme le monde des toupoutous a l'air tout aussi pourri, on peut pas trop se plaindre.

http://www.dailymotion.com/tag/toupoutous/video/x5cew_avdv-crime-passionel-au-pays


PsiCoyote, sniper serreur de mains

Fyfe a dit…

Dissonnance cognitive, oh mon Dieu.
On peut prendre des antibios contre ça ?? ;-)
Sinon, je note que les Toupoutous sont des salauds (drôles, mais salauds, quand même). Merci pour ce lien hilarant !